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Milton Glaser
États-Unis

Milton Glaser est certainement l’un des graphistes les plus célèbres aux USA, connu pour son fameux logo « I ♥ NY » et son affiche de Bob Dylan de 1967. Le jeune Glaser a étudié avec le peintre Giorgio Morandi à Bologne.

De retour aux USA en 1954, il a fondé l’Atelier Push Pin avec Seymour Chwast. En 1968, il a créé le New York Magazine avec Clay Felker. En 1974, il a ouvert sa propre agence, Milton Glaser Inc., et depuis il n’a cessé de produire des dessins, des illustrations, des publications et des affiches extraordinaires. Il a reçu une distinction pour ses expositions personnelles au Musée d’Art Moderne et au Centre Georges Pompidou.

Il est membre de l’AGI (Alliance Graphique Internationale) depuis 1975. En 2009, il a été le premier graphiste à recevoir la Médaille Nationale des Arts. Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des représentants les plus éminents de la pratique éthique du design.

"Concernant le papier, les gens associent l’authenticité au sens tactile."

Milton Glaser est toujours le plus grand dans une pièce. Même lorsqu’il s’assoit pour discuter, il ressemble à un géant. Il domine la situation non seulement pas la taille, mais également par ses idées. Une discussion sur son travail se transforme en un colloque sur la Nature de la Réalité et sur l’État du Monde. En l’écoutant, on a la sensation que le graphisme est une branche de la philosophie.

Bien que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de son travail soit imprimé, ses créations graphiques résultent d’un travail de recherche explorant d’autres dimensions : histoire, politique, éthique et culture. « Il n’existe pas d’absolu », dit-il. « La prise de conscience de l’absence de réponse définitive m’incite à créer de nouvelles formes. »

Aujourd’hui, Milton Glaser crée de nouvelles formes pour différents projets : le renouvellement de la marque du Royaume du Bhoutan, oui, le pays de l’Himalaya. Des affiches pour la dernière saison de la série télévisée Mad Men, un livre intitulé The Design of Dissent: Socially and Politically Driven Graphics (Le Dessin Dissident : l’Engagement Social et Politique dans le Graphisme), de nouveaux emballages pour la célèbre société Brooklyn Brewery et une campagne controversée pour mobiliser l’opinion sur les dangers éminents du réchauffement climatique.

Philosophe dans l’âme, il ne vit cependant pas en ermite. À l’âge de 86 ans, il considère toujours l’engagement politique comme l’une de ses priorités. »

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Interview

Véronique Vienne:
Votre vie et votre travail reposent sur le matériel imprimé. Mais au téléphone, vous m’avez fait part de vos réticences sur l’utilisation du papier à l’ère numérique. Pourriez-vous préciser ?

Milton Glaser :
Oui, je suis très concerné par le papier, plus précisément par les livres traditionnels. Nous arrivons à un moment de notre histoire où l’on peut éviter d’imprimer des livres qui resteront sur des étagères sans être lus. Au mieux, on les lit une fois et on les met définitivement de côté. Dans tous les foyers que je connais, y compris le mien, on trouve des centaines de livres, des rangées et des piles entières de livres dont l’unique utilité est d’encombrer l’espace.

Pourtant, les gens aiment leurs livres !

Je ne leur demande pas de les brûler ! Je dis simplement qu’on pourrait en fabriquer beaucoup moins. À notre époque, il existe d’autres moyens de partager le savoir. On peut le faire au moyen d’outils électroniques. Non, ce que je dis, c’est que le livre doit être réinventé. Aujourd’hui, les livres doivent être des œuvres d’art. Ils doivent proposer des expériences instantanées, comme c’est le cas dans la peinture. On peut voir le même tableau toute sa vie sans s’en lasser. Il reste une source de plaisir, de savoir et d’information. De même, les livres doivent être appréciés même s’ils ne sont pas lus. Imaginez un livre qu’on peut poser sur une table, utilisé à titre décoratif, qu’on peut feuilleter, avec lequel on peut jouer et qui reste une source de satisfaction permanente.

Avez-vous un exemple en tête ?

Par une étrange coïncidence, j’ai été récemment contacté par Joshua Prager, auteur et journaliste renommé, qui m’a donné l’occasion de mettre ma théorie à l’épreuve. À l’origine, il voulait que je crée un recueil de citations inspirantes, avec une citation pour chaque anniversaire, de un à cent ans. Je l’ai incité à transformer cet ouvrage en un objet qui aurait l’aspect d’un livre, mais qui serait à la fois une sculpture, une création poétique, une anthologie et une œuvre d’art. Je crois profondément qu’on peut apprécier un livre autrement qu’en le lisant.

Ce recueil de citations réunit la narration, la forme et la couleur. Les pages s’assombrissent progressivement, horizontalement et verticalement, et présentent des couleurs allant de tons pastel clairs à des tons bleu foncé et verts au fur et à mesure qu’on tourne les pages. Je n’ai pas encore choisi le papier. Il doit être à la fois mat et assez brillant pour valoriser les nuances subtiles des couleurs.

Selon vous, la disparition des livres traditionnels est un point positif de l’ère numérique ?

On ne connaît pas l’impact de tous ces changements. Les appareils électroniques redéfinissent notre relation aux livres, mais également à nos amis, nos collègues et notre famille. Il nous faudra un certain temps avant de pouvoir évaluer l’influence du monde numérique sur notre culture. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il aura des impacts, positifs et négatifs !

glaser2-350x0.jpgTitle - Post / Past
Designer - Milton Glaser
Date published - 2014
Client - Hermitage Museum

La conception numérique a‑t‑elle influencé votre travail ?

Bien sûr. L’une de mes affiches préférées est celle que j’ai créée récemment pour le Musée National de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. J’ai pu appliquer une dizaine de couches visuelles différentes sur le papier, sans toutefois procéder de manière systématique. Au contraire, l’ordinateur m’a permis d’être ludique et facétieux. J’ai commencé par combiner deux images, puis j’ai inséré un motif au-dessus duquel j’ai appliqué une grille. Au gré de mes fantaisies, j’ai changé la grille avant d’appliquer un motif différent. Puis j’ai diminué l’intensité de certaines couleurs au profit d’autres couleurs. Et ainsi de suite.

Mon but était de faire en sorte que le papier devienne plus qu’une simple surface. Je voulais repousser les limites du papier. J’aurais pu continuer à l’infini. Le problème, avec le numérique, c’est de savoir à quel moment le travail est terminé. Quand doit-on s’arrêter ?

Quand vous êtes-vous arrêté ?

Les limites du papier sont celles de la tâche à accomplir. Ensuite, il faut tenir compte de vos besoins et de ceux du public. Pour dire la vérité, j’aurais pu m’arrêter plus tôt comme j’aurais très bien pu ajouter dix couches supplémentaires.

Pensez-vous qu’il soit possible de réaliser du contenu imprimé au-delà des limites du 2D ?

Si l’on regarde bien, la frontière entre le numérique et l’analogique est de plus en plus floue. J’ai de plus en plus de mal à voir la différence. Prenons mon travail, par exemple. Parallèlement aux illustrations, aux affiches et aux livres, j’ai créé des emballages, des systèmes de signalisation, des logos, des caractères d’imprimerie, des magazines, des intérieurs et même des produits, pourtant je n’arrive pas à différencier le dessin en 2D du dessin en 3D. En fait, je ne crois pas qu’il existe de réalité absolue. Ce qu’on appelle la réalité est une représentation créée à l’intérieur de notre cerveau.

Mais ne pensez-vous pas que les images imprimées sur papier ont l’air plus « réelles » que les images sur écran ?

Les gens associent l’authenticité – la réalité – à la sensation tactile. On a l’impression que ce qu’on peut toucher est réel. C’est pourquoi le matériel semble plus « réel » lorsqu’il est imprimé sur du papier brut offrant une texture tangible que s’il est imprimé sur du papier brillant et lisse ou affiché sur un écran lumineux. Mais le problème de l’authenticité est un sujet épineux. La reproduction autorisée de mon affiche Dylan, magnifiquement imprimée et signée, est beaucoup moins authentique que l’affiche incluse dans l’album des plus grands tubes de Bob Dylan de 1967. Franchement, la nouvelle affiche est plus belle et plus lumineuse que la version originale, qui a été imprimée sur du papier de mauvaise qualité. Pourtant, elle a moins de valeur, car il ne s’agit pas de l’objet original. Pour moi, le problème du toucher et de l’authenticité sont plus liés à la main qu’au papier lui-même.

Que voulez-vous dire ?

Le problème principal, à l’ère numérique, c’est la relation entre la main et le processus de création. Les graphistes sont de moins en moins nombreux à dessiner à la main, et c’est très dommageable. Ils ne conceptualisent plus de formes innovantes, car ils trouvent des images toutes prêtes en ligne. Selon moi, ils se contentent de « trouver » des solutions au lieu d’en créer.

Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve. »

Picasso dessinait tout le temps ! Le dessin n’est pas la création d’une représentation, mais procède d’une attention permanente. Lorsqu’on dessine quelque chose, on est attentif. C’est ainsi que l’on commence à comprendre le monde. Dessiner consiste à comprendre. Comme la main est un cerveau modifié, et non une simple prolongation du cerveau, dessiner à la main, c’est dessiner avec une partie du cerveau.

Pour moi, c’est la plus extraordinaire des rencontres : une surface brute, le papier, qui accepte la trace du crayon. Pour un dessinateur, c’est un engagement fondamental.