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Design, diversité & définitions - The A-Paper Part 5

22 sept. 2021 —
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A-paper part 5

S’inscrivant dans la droite ligne du partenariat établi avec Antalis Creative Power, The A Paper entend explorer les thématiques souvent négligées et sous-estimées qui animent pourtant si fort la scène graphique contemporaine. Pour la cinquième parution de la série, nous avons invité Tré Seals – le fondateur de Vocal Type – à nous faire part de sa vision au sujet de la diversité et de l’inclusion au sein de l’industrie créative, et à expliquer les raisons pour lesquelles la remise en question, dans le design, de la domination fondée sur des éléments tels que la race et le genre constitue le cœur même de la mission qu’il s’est fixée depuis la création, en 2016, de sa fonderie de polices de caractères basée aux États-Unis.

S’inscrivant dans la droite ligne du partenariat établi avec Antalis Creative Power, The A Paper entend explorer les thématiques souvent négligées et sous-estimées qui animent pourtant si fort la scène graphique contemporaine. Pour la cinquième parution de la série, nous avons invité Tré Seals – le fondateur de Vocal Type – à nous faire part de sa vision au sujet de la diversité et de l’inclusion au sein de l’industrie créative, et à expliquer les raisons pour lesquelles la remise en question, dans le design, de la domination fondée sur des éléments tels que la race et le genre constitue le cœur même de la mission qu’il s’est fixée depuis la création, en 2016, de sa fonderie de polices de caractères basée aux États-Unis.

En tant que concepteur de caractères, je nourris non seulement une véritable passion pour les lettres, mais également pour les mots auxquels elles permettent de prendre corps. Et puis, à un niveau plus profond, les définitions et les significations que recèlent ces mots m’intriguent aussi très fortement. Ce sont elles, en effet, qui, dans de nombreux cas, m’aident à façonner la réalité qui est la mienne ainsi que la perception et la compréhension que j’ai de la vie. Sur ce point, par exemple, je suis persuadé que si des choses se produisent c’est que cela tient à une raison précise, et j’estime aussi, un peu dans la même veine, que chaque expérience constitue une leçon. J’ai donc pris tous mes dictionnaires et j’y ai coupé les définitions des mots « échec » et « raté », mais j’y ai surligné celles des mots « leçon » et « raison ».

 

Aussi, lorsque l’on m’a demandé de rédiger un article sur la diversité et l’inclusion, la première chose que j’ai faite a été d’en chercher les définitions. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble essentiel de comprendre et de souligner à quel point la diversité et l’inclusion sont des notions indissociables l’une de l’autre.

 

La diversité est définie comme étant « la pratique ou la qualité consistant en l’inclusion ou en l’implication de personnes issues de milieux sociaux et ethniques différents, ainsi que de genres, d’orientations sexuelles, etc. également différents ». Quant à la mise en avant de synonymes tels que « variété », « assortiment », « mélange » et « différence », elle apporte, certes, une impression de clarté supplémentaire, mais le mot qui m’a le plus marqué reste cependant le mot « contraste ».

 

Il me semble en effet que la notion de « contraste » est celle qui est la plus à même de décrire directement les implications que peut avoir la diversité, ou l’absence de celle-ci, dans le secteur du design. En 2016, c’est précisément ce qui a donné lieu à la création de Vocal Type, ma fonderie de polices de caractères, parce que je trouvais que le secteur se présentait sous un jour assez peu contrasté.

 

Pour ceux qui ne connaissent pas mon travail, Vocal Type est une fonderie de polices de caractères axée sur la diversité et qui puise son inspiration dans les histoires des cultures minoritaires et dans les mouvements progressistes qui les ont fait avancer. Mais avant de me lancer pleinement dans l’aventure de Vocal Type, j’opérais dans le secteur du branding, dont l’objectif est de valoriser des marques. Jusqu’en avril 2020, les activités que je déployais dans ce secteur représentaient près de 90 % de mes projets. La mort de George Floyd est venue bousculer tout cela, mais c’est une autre histoire.

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Martin est une police inspirée des vestiges de la grève des éboueurs de Memphis

Après avoir obtenu mon diplôme en 2015, j’ai travaillé à temps plein au service d’une agence d’intérim ; cela m’a donné l’occasion de travailler pour huit ou neuf entreprises différentes pendant près de deux ans. À côté de cette activité, je proposais également mes services en tant qu’indépendant après mes heures de travail. Et puis, un jour, alors que j’étais en quête d’inspiration pour une nouvelle identité de marque, je me suis aperçu que tout cela m’ennuyait plutôt qu’autre chose. C’était comme si tout ce que je voyais, aussi beau que cela puisse être, ne faisait juste que se ressembler. J’ai alors soudain eu l’impression que tous les projets du secteur du design étaient réalisés par la même agence. Et, d’une certaine manière, c’était vraiment le cas. C’est précisément à ce point qu’entre en jeu le mot « contraste ».

 

Peu de temps après cette expérience, je suis tombé sur une série de données démographiques consacrées au secteur du design et établie par le US Bureau of Labor Statistics, l’agence américaine en charge des statistiques du travail. Je ne me souviens absolument plus de la manière dont je suis tombé sur ces statistiques, ni même de la raison pour laquelle je suis allé les chercher, mais le fait est que je suis finalement parvenu à me les procurer. Et lorsque j’ai découvert que seuls ± 15 % de tous les designers en exercice en Amérique étaient des personnes de couleur et que ± 85 % avaient la peau blanche (2016), un grand nombre de choses ont alors commencé à faire sens dans mon esprit. Et j’ai enfin compris les raisons pour lesquelles j’avais l’impression que tout se ressemblait.

 

Lorsqu’une seule et unique perspective, si singulière soit-elle, domine un secteur, il ne peut alors y avoir (et il n’y a d’ailleurs eu), quelles que soient les avancées technologiques, qu’une seule et unique façon de penser, d’enseigner et de concevoir les choses. Ce déficit de diversité et d’inclusion observé en matière de race, d’origine ethnique et de genre a donné lieu à un déficit de diversité dans la pensée, dans les systèmes (comme l’éducation, p. ex.), dans les idées et dans les solutions visuelles.

Je me suis donc aperçu que ce que j’avais éprouvé en mai 2016 – cette impression que tout se ressemblait, ce déficit de « contraste » – constituait en fait l’exact antonyme de la « diversité » : c’est à l’« uniformité » que j’étais en effet confronté.

 

Par la suite, les choses me sont toutefois apparues avec une plus grande évidence au fur à mesure que je me penchais sur l’impact que pouvait avoir la diversité sur le design. La ressource qui m’a alors le plus marqué était l’article intitulé Black Designers Missing In Action (Les designers noirs portés disparus en mission) qu’avait publié Cheryl Holmes-Miller en 1986. C’était la première fois que quelqu’un abordait réellement la question de la diversité dans le design. Dans cet article fondateur, Cheryl passe en revue les impacts que peuvent avoir la diversité et l’uniformité au niveau industriel et sociétal.

 

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Carrie est une police inspirée de la marche pour le droit de vote des femmes organisée à New York en 1915

 

Mais ce n’est qu’à la lecture de l’état des lieux qu’elle dressait de la situation en 2016, à l’occasion du 30e anniversaire de la publication de son article si important, et qu’elle avait intitulé Black Designers: Still Missing In Action (Les designers noirs : toujours portés disparus en mission), que l’inspiration m’est véritable venue. C’est en effet à partir de cet article que je me suis mis à réfléchir à la question suivante : « si notre travail de designer consiste à créer des solutions visuelles, comment pouvons-nous alors résoudre efficacement les problèmes de nos clients alors que nous n’avons (en tant que secteur) fait que si peu pour affronter les problèmes qui sont les nôtres ? »

 

C’est donc véritablement le travail de réflexion initié par Cheryl qui a donné l’impulsion à la fondation de Vocal Type et à la définition de ses missions axées sur la diversité. L’une des missions que je me suis ainsi fixée avec Vocal Type vise à mettre fin à la stéréotypographie. Cela peut, en fonction de la profession que vous exercez, signifier deux choses différentes.

 

Dans le secteur du graphisme, par exemple, la stéréotypographie est une pratique consistant à recourir à des stéréotypes pour guider certains choix opérés en matière de polices ou de lettrages. Cela conduit ainsi régulièrement au recours à la graisse de caractère noire en relation avec les Noirs, à des écritures au pinceau en relation avec les marques d’Asie de l’Est, à des polices latines maquillées en caractères arabes, etc. : la liste est encore longue que l’on pourrait ainsi dresser. Dans la conception de caractères, cette pratique revient à concevoir des polices de caractères en se fondant sur les stéréotypes dont peut faire l’objet telle ou telle culture. Si vous cherchez du côté des polices « tribales » ou « ethniques », je pense que vous verrez très bien ce que je veux dire.

 

Vocal s’efforce donc de mettre un terme aux stéréotypes en menant pour cela des recherches véritablement pertinentes, propres à honorer et à respecter les cultures marginalisées. Si la stéréotypographie comporte en elle une dimension indéniablement dégradante et nocive, elle n’en résulte pas moins d’un secteur qui a célébré et continue de célébrer l’uniformité.

 

On voit donc bien que, au-delà des stéréotypes, l’uniformité joue également un rôle non négligeable dans la suppression de la culture. Dans les années 2016-2017, je me souviens, par exemple, d’un certain nombre d’identités de marque qui avaient été mises au point pour des villes. Ces magnifiques études de cas s’efforçaient de mettre en valeur toutes les icônes culturelles et historiques ayant inspiré chacune des identités respectives de ces villes. Dans le même temps, cependant, il apparaissait que ces éléments de culture et de patrimoine étaient inévitablement supprimés par des grilles et des formes monolinéaires. Cela donnait donc lieu à toute une série d’identités qui ne ressemblaient plus du tout aux cultures qu’elles étaient censées représenter. On avait l’impression que ces marques s’adressaient à des gens n’ayant absolument aucune idée de ce que peut être la culture. Ce qui, vous en conviendrez sans doute, est donc doublement dégradant.

 

Lorsque la diversité existe vraiment au sein des effectifs d’une entreprise, ce genre d’incidents peut facilement être évité. Mais la question de la diversité va également plus loin que cela, car elle constitue en effet une véritable valeur ajoutée pour notre secteur. Permettez-moi, sur ce point, d’examiner la question dans la perspective d’une identité de marque. Pour les entreprises, l’identité de marque constitue un outil qui permet aux clients de les identifier et de les distinguer de toutes les autres entreprises du secteur au sein duquel elles opèrent. Mais, lorsque vous vous trouvez confronté à une mer d’identités de marque reposant presque exclusivement sur des caractères anglais ou allemands et des grilles suisses, il en faut peu pour que toutes ces identités de marque finissent par se ressembler. Parce que maintenant, ce à quoi on est confronté, c’est à une mer de conceptions similaires élaborées par des concepteurs similaires, qui ont tous suivi une éducation similaire, qui utilisent tous des outils similaires et qui viennent tous de milieux similaires. Au bout du compte, tout cela finit par déboucher sur de l’uniformité.

 

Plus nos travaux se ressemblent de l’un à l’autre, moins notre expertise a de valeur d’un point de vue économique. Le fait de miser sur une plus grande représentation des BIPOC (Black, indigenous and people of color - personnes autochtones, noires et de couleur) dans le design (médias, conférences, etc.), permet de déployer davantage l’éventail des perspectives et d’obtenir des créations plus singulières, plus « contrastées », et de proposer ainsi une plus grande valeur ajoutée.

 

Espérons qu’il ne nous faudra pas une nouvelle « pandémie de racisme » pour que cette « leçon » soit comprise.

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